Lors d’un vinexpo à Bordeaux, j’ai eu la chance d’avoir mon stand à côté de celui du Domaine auvergnat Annie Sauvat. Entre deux clients, Michel Blot et moi-même entamions des discussions passionnées sur la viticulture. C’est alors que je lui ai fait part d’une expérience de plantation qui m’avait amené des doutes quant aux techniques actuelles de préparation des parcelles.



Elles consistent en un défonçage à la charrue et à la mise à nu intégral du sol par un travail d’émiettement puissant (vibro, griffes rotatives…). Ainsi, les planteurs plantent dans du coton ! C’est rapide, efficace, peu couteux en heures de travail (mais pas en pollution !)… bref… moderne !

Le résultat avait provoqué l’envahissement de la plantation par du chiendent, du liseron et des chardons ! En agriculture biologique, sans Round-Up… c’est un véritable casse-tête. Il m’avait fallu 4 ans pour me débarrasser de ces fléaux… et encore !

La raison est que la terre n’est pas faite pour être ainsi explosée et retournée. En outre, les labours profonds dégradent sa structure. Non seulement l’humus est détruit, mais en plus la matière organique est placée en profondeur ce qui provoque des fermentations anaérobiques particulièrement appréciées des chardons (avec production de poisons comme des excés d’alluminium, des fers ferriques, des nitrites, voire du cyanure… !).

Quant aux premiers centimètres, ils sont constitués par une terre de profondeur qui se compacte au contact du soleil et des pluies… là c’est le chiendent qui s’installe. C’est ce qu’on appelle vulgairement « marcher sur la tête ». Les anciens disent « mettre le Paradis en Enfer » ! Et ils ne croyaient pas si bien dire ; le chiendent est la plante qui, avec le rumex, précède la désertification !

Quant au sol, il est mort, et la plantation doit être nourrit par des apports incessant d’engrais… bref un vrai cauchemar pour un bio… en dehors des problèmes éthiques qui m’ont assailli !

Dans ma quête du « non-agir » je lui fais part de ce problème : comment avoir un sol suffisamment souple pour planter… sans le toucher… ou presque ? C’est alors qu’il me donne cette idée : planter dans l’herbe ! Génial ! Je n’aurais qu’à soussoler la ligne du rang sans toucher au reste. Que n’y avais-je pas pensé plus tôt !

Bon ! l’idée est simple, mais la réalisation… un peu moins ! J’avais l’extension de mes cabernets francs à réaliser, voilà comment je m’y suis pris.

Tout d’abord, j’ai semé de la luzerne et du ray-grass pour avoir un travail du sol en profondeur et en superficie… fait par les plantes. Il a fallu trois années de broyage pour obtenir une belle structure humique. Une fois la luzerne détruite, ses racines profondes mourront et ainsi provoqueront une aération en profondeur favorisant ainsi les premières racines de la vigne. Le ray-grass protège et enrichit la couche superficielle… celle où se trouve l’humus.

Deuxième étape, avant l’hiver, j’ai soussolé la ligne du futur rang de vigne pour faciliter la plantation. J’ai d’abord détruit l’herbe sur la largeur d’une bande avec un petit cultivateur de maraîcher.

Le résultat me permet ainsi de tracer des bandes pour guider le soussolage.

Par chance, dans un lot de vieux matériels que j’avais acquis il y a 7 ans, figurait une dent de décompactage viticole

Le problème est que mon tracteur de 70 chevaux, manque de puissance pour tirer un tel engin dans nos argiles retord et dans un sol tenu par l’herbe... c’est-à-dire quasi vierge. Il m’a fallu faire appel à mon ami bernard, producteur de lait, qui avec ses 120 chevaux, allait faire le job

En peu de temps, le soussolage s’est parfaitement fait

La dent pénètre à 60 cm de profondeur !!! Ainsi, le sol n’a à aucun moment été bouleversé. Une fois ce travail fait, l’eau et le gel vont entrer durant l’hiver, finissant le travail d’assouplissement entamé par les « façons ».
L’air et l’eau vont accélérer la décomposition naturelle des racines de luzerne pour nourrir la jeune vigne au début de son cycle. L’herbe va repousser durant l’hiver, reprotégeant le sol. Ainsi, aucun engrais ne sera nécessaire… d’après mes projections.



Au printemps, un coup de griffe suffira avant la plantation. C’est donc ce que j’ai fait au mois de Mai. Le pépiniériste est venu une demi-journée pour planter les 30 ares.

Comme on le voit sur cette photo, les marquants s’enfoncent presque à la main. La terre est souple sans aucun défonçage. La présence de l’herbe maintient la structure vivante du sol et « tient » l’humus.
Le piétinement des planteurs est absorbé par le tapis enherbé. Par contre sur la partie enherbée, il faudrait une masse pour enfoncer les marquants !

Une fois la parcelle plantée, Nathalie et François ont arrosé copieusement les jeunes plants pour les « souder » au sol… puis, tout dépendra du temps.
S’il pleut beaucoup, je ne ferai que les traitements. Je laisserai tout en place jusqu’au printemps suivant… sauf si la vigne en souffre. Si la sécheresse arrive, je détruirai l’herbe au cover-crop (éliminant la concurrence hydrique tout en donnant une nouvelle fois un coup de fouet aux jeunes plants), puis je sèmerai de l’avoine/vesce avant l’hiver… l’idée ? Couvrir le sol pour l’hiver. C’est un moment où il n’y a pas de concurrence avec la vigne.

L’hiver détruit les sols laissés nus… particulièrement l’humus… mais aussi la vie organique, les minéraux jusqu’aux feuillets d’argile. En plus, ce couvert hivernal permet, au printemps, de fournir la matière organique nécessaire au démarrage. Pas besoin d’engrais. Les vignes devraient être toutes bien au chaud sous une couverture herbeuse (ou de galets comme en Châteauneuf du Pape) tout l’hiver ! Tenez, j’en ai même inventé un dicton populaire !!!



«En hiver,
sol couvert,
sol tout nu,
froid au… ! »

Bon ! c’est pas très fin ! J’avoue humblement ! Mes mains pétrissent mieux la terre que les mots ! Je viens de retourner sur la plantation. Le ray-grass et la luzerne ont bien poussé

Le blé rouge devant est en train de murir. Et les petits plants de cabernet sont en train d’éclore !

C’est un moment émouvant. La suite au prochain épisode