Au domaine, on essaie de rompre l'effet de nouveauté technique en testant des anciennes façons.

Bien souvent, dans les années 60, on a abandonné des pratiques agricoles uniquement parce qu'il fallait changer... c'était le sacro-saint progrès.
Dans un des films de Depardon, la question est posée au paysan pourquoi il a abandonné l'ancienne batteuse. La réponse est très claire, d'abord il ne sait pas... puis... il finit par marmoner: "C'est le progrès".

On acceptait d'utiliser une machine, même si celle-ci ne permettait pas véritablement d'améliorer le travail. Puis une fois la machine acquise et l'ancienne pratique abandonnée, un processus incroyable s'est mis en marche: l'obsolescence. Périodiquement, des améliorations par rapport à la machine précédente et l'admiration face à la technique, a obligé nombre de viticulteurs à se "moderniser" d'année en année.

Et bien souvent, sur certaines pratiques, pas toutes bien sûr, les anciennes techniques sont plus rentables et plus rapides. L’utilisation de la Bouillie bordelaise, par exemple, additionnée d’extraits de plantes ne coûte presque rien alors que les produits chimiques équivalents sont véritablement hors de prix et en plus dangereux.

A propos du liage de la latte sur le fils, de nombreuses machines ont fleuri, toutes plus performantes les unes des autres… jusqu’à l’utilisation de nouvelles machines électriques.

Au domaine on utilise une machine qui torsade un fil de fer gainé de papier. Cela va assez vite mais dans cette pratique, la vitesse est quand même limitée à la vitesse de pliage de la latte sans qu’elle casse.

Ainsi, malgré tous les progrès que l’on peut imaginer, la fragilité de la latte constitue la limite infranchissable à son liage.

Un ancien vigneron voisin continue à lier avec de l’osier. Tout le monde se moque de son archaïsme… sauf moi qui lui a demandé comment il faisait.

J’ai décidé de faire un essai sur mes bourdalès conduit en échalas

Il m’a gentiment offert deux bottes de tiges en osier pour faire ce test et m’a montré sa technique avec une vitesse stupéfiante.

Une fois la latte positionnée en corbeille, on place la tige

Puis on fait une rotation

Enfin on place le bout droit derrière la latte ou ailleurs pour qu’il s’y fixe par effet de contre force

Puis on coupe le reste de la tige pour continuer à l’employer

Ainsi la latte est attachée

Ici, le bout de tige sur la droite veut virer vers la gauche, l’échalas l’en empêchant, par effet de contre force, le nœud est solidement fait.
Au bout de quelques jours l’osier sèche comme pour un panier en osier, et l’attache devient extrêmement solide.

Avec de l’entrainement, on arrive à augmenter considérablement la vitesse pour dépasser celle des machines. En plus c’est très économique car il suffit de planter de l’osier, c’est écologique et c’est beau !

Voilà un « poste » où l’on va sans doute basculer vers l’utilisation de cette ancienne « façon ».

Le problème est toujours de ne pas se laisser aveugler par les préjugés, et d’analyser le plus objectivement possible, là où le progrès technique permet une amélioration… et là où il ne sert que l’intérêt économique de quelques entreprises.

En agriculture, l’explosion des gadgets technologiques est souvent un véritable fléau, et de nombreux agriculteurs se laissent entrainer sur cette dangereuse voie.

L’exemple le plus dramatique se trouve dans le lait où l’abandon du pâturage avec l’élevage hors-sol et son pendant… la culture du maïs, à obliger les producteurs à investir massivement dans des machines quelquefois sophistiquées. Cela a abouti à une surproduction de lait (de mauvaise qualité par ailleurs) qui a littéralement siphonné les gains de productivité à cause de l’effondrement des cours avec pour conséquence l’explosion des coûts de production.
La seule sortie est de concentrer les fermes au maximum, c’est-à-dire à un retour au moyen-âge avec de grands propriétaires exploitants une main d’œuvre à bon marché… Et cela sans évoquer l’impact écologique désastreux.

Alors qu’autrefois, le pâturage (c’est-à-dire herbe plus foin) était pratiquement gratuit, pas besoin d’engrais, de semences et de gros tracteurs. Certes, on ne peut pas avoir autant de vaches que dans l’hors-sol, mais on a de très faibles coûts de production… et en plus le lait est délicieux. Et bien ce modèle a été abandonné pour des raisons technocratiques et fort peu rationnelles.